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Anaïs Cardot à La Cigale brise des codes

Ou quand la vérité soul brise les codes de la scène

Anaïs Cardot à La Cigale brise des codes, Anaïs Cardot en pleine performance à La Cigale lors du MaMA 2026, les yeux entrouverts, livrant une interprétation intime, douce et puissante à la fois, sur sa chaise design.
Crédit photo : DH pour ISL

Par Dominique Henry, le 29 octobre 2026

En tant qu’ancien styliste et directeur artistique, j’ai passé une partie de ma vie à analyser des codes visuels, le calibrage des silhouettes et la mise en scène des corps.  
Dans l’industrie musicale actuelle, la scène devient assez souvent, par exemple, le simple prolongement d’un clip qui a très bien fonctionné : une chorégraphie fréquemment millimétrée, un « body » parfait avec là encore une mise en avant de celui-ci par des codes stylistiques vestimentaire, qui, parfois, ferait qu’une danseuse du crazy horse de Paris, pourrait sembler trop habillé.
 
 

On retrouve chez beaucoup cet esthétisme conçu pour les algorithmes, entre autres, de TikTok,  en fait une bonne étude de marché des tendances qui font mouche et qui plaisent aux algos qui vont rendre assez facilement captifs, un grand nombre de personnes. (Voir la convention sur ce sujet du MaMA de cette année qui a largement abordé ce sujet.)
 
 

Pourtant, en ce mois d’octobre 2026, lors du MaMA Music & Convention, j’ai fait le choix, pour notre magazine ISL de me rendre à la salle de La Cigale, pendant le MaMA 2026, pour assister au concert d’Anaïs Cardot. Je ne connaissais de cette jeune artiste, qu’un superbe titre écouté sur Spotify, Another Day, mais j’y reviendrai un peu plus tard car à ce moment-là, il y avait une pièce de puzzle qui me manquait.
  
 

J’y suis allé avec mes grilles de lecture habituelles, pour shooter quelques photos et avoir quelques notes pour rédiger un article.  
J’en suis ressorti avec une leçon d’humilité et une confirmation éclatante : la scène n’est pas un podium. C’est un lieu de vérité. Et à 25 ans, cette jeune artiste franco-gabonaise vient de nous le rappeler avec sa force tranquille et éclatante.

Ambiance lumineuse et faisceaux dramatiques lors du concert d'Anaïs Cardot à La Cigale pour le MaMA 2026.
Crédit photo : DH pour ISL

Une signature scénique née d'une contrainte 

Anaïs Cardot ne correspond pas aux standards scénique ou chorégraphiques, la plupart du temps imposés par l’industrie. Née avec une arthrogrypose, une condition congénitale qui rend la station debout prolongée difficile, elle a fait un choix artistique radical : celui de l’intimité.  

Là où d’autres auraient vu une limitation, elle a construit une signature scénique forte. Au centre de la scène de La Cigale, trône une chaise sur mesure, une pièce de design organique qui n’a rien d’un accessoire médical. C’est un trône d’une Reine du Soul, du R&B qui peu à peu assoit son pouvoir sur la scène émergente de la musique. 

  

Assise, ou à peine appuyé sur celui-ci, Anaïs captive. Sa mise en scène n’est pas un renoncement au mouvement, c’est une concentration totale de l’énergie sur
l’essentiel : sa voix, son phrasé apaisant et cette émotion brute qui émane d’elle et rayonne sur (dans) la salle de concert.
 

Comme elle le confiait récemment à The Native Mag, elle a été « élevée pour ne pas y penser comme à une limitation ». En transformant cette contrainte logistique en un élément central de sa scénographie, elle déconstruit les attentes superficielles du public. Elle ne danse pas avec son corps, elle danse avec son âme.  

L'héritage d'un iPod et les ombres de "Map of Her Shadows"

Cette maturité scénique n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’un parcours autodidacte forgé dans le deuil et la résilience. À l’âge de 10 ans, Anaïs perd son père, Bouda Cardo, musicien et champion de full-contact au Gabon. De cet héritage, elle garde un iPod contenant des milliers de titres (Près de 7 000 titres, selon certains articles de presse).  Son père l’encourageait toujours à viser l’excellence… combien il serait fier de sa fille maintenant.
 
 

Durant toute sa classe de 6e, elle écoute en boucle cette bibliothèque secrète. Pas de conservatoire, pas de formatage académique : juste Ella Fitzgerald, Jacques Brel, la bossa nova et la soul. Elle apprend à chanter à l’oreille, développant ce timbre que la critique qualifie aujourd’hui de « baume apaisant ».  

Anaïs Cardot, sa main qui s'élève en même temps qu'une note qu'elle nous délivre, cache en partie son visage Elle et son groupe sont en pleine synergie musicale sur la scène de La Cigale, MaMA 2026.
Crédit photo : DH pour ISL

Puis à l’âge de 14 ans elle est montée pour la première fois sur scène au Gabon. C’est à ce moment-là qu’elle a commencé à chanter devant un grand public à Libreville, avant de se lancer un peu plus tard (vers 15 ans) dans le partage de ses chansons et de ses reprises sur Internet.
 

Elle a quitté le Gabon après avoir terminé son lycée (vers l’âge de 17 ans pour s’installer au Canada, où elle a suivi et validé avec brio ses études universitaires au programme d’Arts de l’Université d’Ottawa. 

 

Cette richesse intérieure explose dans son dernier EP, Map of Her Shadows, sorti en mai 2026. Loin d’une certaine légèreté de son premier projet, Pink Magnolia, cette « carte de ses ombres » est une œuvre intimiste pure. Elle y explore la thérapie des 20 ans, le deuil générationnel et l’angoisse du temps qui passe. Une lourdeur thématique qu’elle parvient à rendre lumineuse, presque salvatrice, par l’éclatante clarté de son interprétation.

La Cigale, épicentre d'une nouvelle scène soul parisienne 

Sa présence au MaMA 2026 confirme son statut de révélation. Repérée par le programme Spotify RADAR et désignée « Artists to Watch » par Amazon Music, Anaïs Cardot incarne cette nouvelle vague multiculturelle (elle chante en français, anglais, portugais et espagnol) qui redéfinit le R&B alternatif à Paris. 
 

D’ailleurs, pour les observateurs attentifs de la scène indie-soul, sa performance à La Cigale résonnait avec une douce familiarité. Sur le titre Another Day, qui traite avec poésie de la peur de voir ses parents vieillir, elle partage sa voix avec Lossapardo pour porter ce thème poétique et poignant de la peur de voir ses parents vieillir. C’est pour nous, une collaboration logique entre deux univers feutrés et organiques. Dommage lossapardo n’était pas présent sur scène à côté d’Anaïs.

Pour ceux qui suivent l’évolution de cette scène, ce n’est pas un hasard si ces artistes se croisent dans ces lieux emblématiques. Nous avions d’ailleurs décrypté la performance de Lossapardo lors du MaMA 2024 dans cette même salle de La Cigale, ainsi que son approche artistique dans notre édition anglaise.
Voir Anaïs Cardot s’approprier ce même espace
à peine 2 ans plus tard illustre parfaitement la continuité et la vitalité de ce mouvement artistique parisien. 
 

Anaïs Cardot partageant un moment de complicité avec son claviériste avant d'attaquer son set au MaMA 2026.
Crédit photo : DH pour ISL

Le talent n'a pas besoin de podium 

En sortant de La Cigale, une évidence s’impose. Anaïs Cardot ne cherche pas à divertir au sens superficiel du terme. Elle cherche à connecter. Dans une industrie obsédée par l’image, elle rappelle que la musique, à son plus haut niveau, reste une affaire de courage, de mémoire et de vérité.  

Si vous cherchiez un spectacle uniquement calibré pour les réseaux sociaux, vous vous trompez d’adresse. Mais si vous cherchez une voix qui vous accompagne, qui vous apaise et qui vous bouscule à la fois, Anaïs Cardot est l’artiste qu’il faut absolument garder à l’œil. Elle n’a pas besoin de se lever pour nous mettre debout.